Laurent Lecoutre Urbanisme et Tourisme
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Les Wateringues et la Plaine Maritime Flamande

Histoire des Wateringues

    L’antiquité et les trangressions marines du Haut Moyen-Âge

    Après la conquête de la Gaule par César, Strabon décrit le territoire de l’actuelle Plaine Maritime Flamande en 28 av.JC: “l’océan s’épanche deux fois par jour dans la plaine et fait douter si ces parages font bien partie de la terre ferme. Les gens habitent de petites îles et placent leurs cabanes sur des éminences formées en quelques endroits par la nature ou par la main de l’homme, et assez élevées pour que les marées ne puissent les atteindre“.

    Au Ve siècle, la plaine est envahie par la mer. C’est la transgression maritime Dunkerquienne II. L’eau s’engouffre dans un triangle formé par Calais, Nieuport et Saint-Omer. Il faudra attendre le VIIIe siècle pour que la mer se retire peu à peu, sous l’effet conjugué de la formation de cordons dunaires littoraux, du réchauffement du climat, puis de l’action de l’homme. En effet la plaine forme une vaste zone de décantation (tourbe de débris végétaux de la forêt ardennaise recouverte par l’eau), augmentant le niveau du sol.

    Les eaux de l’Aa forment une sorte de lac intérieur (à l’emplacement approximatif de l’actuel Marais Audomarois), entre Saint-Omer, Clairmarais et Watten, puis se déversent dans un golfe correspondant aux terres immergées de la Plaine Maritime Flamande. C’est le Sinus Itius, qui donnera son nom à la ville de Sithiu, future Saint-Omer. L’Aa rejoint la mer en une multitude de bras, dont il reste aujourd’hui l’Aa et la Colme. Les terres s’assèchent peu à peu, et au début du Xe siècle la mer n’envahit la terre que lors des marées d’équinoxe.

    Carte de la Flandre de Malbrancq
    Carte de J. Malbrancq de la Flandre vers l’an 800
    L’action des hommes: abbayes et comtes de Flandre

    Le travail des hommes accompagnera l’action naturelle d’assèchement. D’abord avec la campagne d’évangélisation, les abbayes sont les seules structures ayant les moyens financiers et le temps nécessaire à la mise en oeuvre d’une politique d’assèchement. En effet il faut près de 30 ans pour passer d’une parcelle inondée à un près salé (ovins), puis à une pâture (bovins) et enfin à une terre cultivable. Les terres sont louées à des paysans chargés d’assurer l’entretien de leur parcelle. Les abbayes récupèrent petit à petit des terra novae, ou terres nouvelles gagnées sur la mer, dont elles tirent des revenus supplémentaires. Certaines abbayes reçoivent même en don des “mesures de mer”, afin de les assécher.

    Ensuite, avec la montée en puissance du pouvoir des Comtes de Flandre, une véritable politique cohérente d’assèchement du territoire, ou polderisation va être mise en place. Après avoir subi les effets des inondations marines et les invasions des pirates normands au IXe siècle, les travaux de polderisation se font dans le désordre, et dans les basses terres on assiste à la formation des “Moëres“, vastes plans d’eau pestilentiels et porteurs de maladies.
    Ainsi en 928, Sifrid le Danois aborda Guînes en bateau après avoir traversé les terres recouvertes d’eau… La légende de Sainte-Mildrede raconte l’histoire d’une jeune princesse anglo-saxonne au VIIe siècle, de retour de son monastère de Chelles, près de Meaux, et qui s’embarque à Millam en bateau venu la chercher, sur le bord du golfe de l’Aa. Une chapelle au pied du petit mont Galgberg commémore son souvenir.
    Il faudra attendre le XIIe siècle pour que le comte de Flandre Philippe d’Alsace créé en 1169 l’administration des Wateringues, qui va mener une vraie action d’assèchement et de colonisation de nouveaux territoires.
    Le mot Wateringues provient du flamand “water”, eau, et de “ring”, encercler. Pour assécher les terres on construit des digues (”dyck”) ou des barrages (”dam”) formant des “watergangs“, ou fossés entourant les parcelles à polderiser. Les Wateringues sont une administration indépendante, avec à sa tête un “Watergrave“, chargé de coordonner la politique d’assèchement. Le territoire est divisé en sections, dont le découpage subsiste encore de nos jours. On distingue en Flandre le “Blootland” ou pays nu qui correspond à la Plaine Maritime Flamande, de “l’Houtland” ou pays boisé.
    Marais Audomarois
    Le Marais Audomarois
    Des inondations parfois subies, parfois voulues
    Malgré la nouvelle organisation soutenue par le pouvoir comtal, les Wateringues et ses habitants ne sont pas à l’abri de catastrophes. Les tempêtes de la Mer du Nord inondent parfois les terres, et en se retirant elles laissent des sols stérilisés par l’eau salée, ce qui conduit la population à la famine. Pour résoudre ce problème, des digues de mer sont peu à peu édifiées, mais parfois l’eau de mer s’y engouffre par des brèches, causant des milliers de victimes, comme lors du raz-de-marée de 1570 qui dévasta la plaine jusqu’à Saint-Omer et les Pays-Bas lors de l’Inondation de la Toussaint. Dans l’autre sens, des inondations d’eau douce peuvent être dues aux pluies et aux rivières grossies par les eaux descendant de l’Artois.
    Les inondations sont parfois voulues, et ont un rôle parfois défensif, parfois offensif. En 1638 les Espagnols inondent le Marais Audomarois pour empêcher la prise de Saint-Omer par les Français, en bloquant les eaux de l’Aa par la digue du barrage de Watten. En 1658, Vauban avait subi l’expérience d’une inondation lors du siège de Gravelines, les Espagnols ayant ouvert les écluses pour inonder les environs de la place forte.
    Plus tard, pour protéger Dunkerque, les alliés inondent la plaine maritime en 1914, 1915, 1918 et 1940. En 1944 la quatrième section de Wateringues est sous l’eau, par l’action des inondations d’eau douce et l’arrêt des écoulements vers la mer; puis l’occupant allemand accélére l’inondation en faisant rentrer l’eau de mer à marée haute. Sur les 40000 hectares de la plaine maritime du département du Nord, près de 25000 hectares sont inondés pendant plus de huit mois. Les terres sont rendues impropres à la culture, les berges des canaux sont brisés. Il faudra ensuite cinq semaines pour vider le Blootland.
    En février 1953, la rupture d’une digue a provoqué l’inondation de la région Dunkerquoise, mettant certains ponts sous les eaux.

    Rupture digue canal exutoire de DunkerquePont de Rosendael sous les eaux
    La rupture de la digue de l’exutoire - Le pont de Rosendaël en 1953.

Les Wateringues aujourd’hui

    Comment fonctionnent les Wateringues de nos jours? Quel est l’avenir de l’institution?
    Le fonctionnement des Wateringues
    Les treize sections de Wateringues sont des associations forcées de propriétaires dont le but est l’entretien du réseau de 1500 kilomètres de watergangs, des ouvrages hydrauliques et d’une centaine de stations de pompage des eaux. On compte cinq sections dans le Nord et huit dans le Pas-de-Calais. Les sections sont regroupées dans l’Union des Wateringues du Nord et du Pas-de-Calais, créée en 1972 afin de coordonner les actions d’aménagement collectif. Les propriétaires fonciers à l’intérieur des sections payent une taxe annuelle d’assèchement. Enfin l’Institution Interdépartementale des Wateringues du Nord et du Pas-de-Calais réalise les grands ouvrages d’évacuation des eaux vers la mer, qui évacuent jusqu’à 120 mètres cube d’eau par seconde.
    Institution des Wateringues
    Station de pompage des Pierrettes (photo Institution des Wateringues)
    L’avenir des Wateringues

“Les Wateringues, territoire conquis sur la mer, doivent leur existence à un facteur sur lequel tout repose: la maîtrise de l’eau. L’ensemble du dispositif constitué et perfectionné au fil des siècles est entièrement voué à cet objectif. Evacuer les eaux à le mer, faire barrage aux entrées d’eau marine à marée haute, maintenir le plan d’eau à un niveau constant dans les terres en périodes humides, retenir l’eau douce en périodes sèches, tels sont les principes constants qui régulent la vie et la survie des Wateringues, et de ses habitants. Aujourd’hui, cet équilibre est fragilisé par l’urbanisation, l’industrialisation, les nouvelles infrastructures qui empiètent de plus en plus sur les terres agricoles. Les surfaces imperméabilisées augmentent chaque année. Les eaux qui ne peuvent plus s’infiltrer lentement dans les sols ruissellent instantanément vers les ouvrages augmentant d’autant les volumes à évacuer à la mer. Il apparaît indispensable de poursuivre et d’améliorer encore la gestion des eaux de surface …”

    Un article paru dans La Voix du Nord en avril 2007 (à lire ici) se posait la question de l’avenir de l’évacuation des eaux de la plaine maritime vers la mer: “Avant que le territoire soit mieux protégé, espérons qu’il ne faille pas attendre que beaucoup d’eau coule sous… et sur les ponts!”. Un reportage de TF1 diffusé en janvier 2008 et intitulé “Les outils de prévention des intempéries dans le Nord-Pas-de-Calais”, expliquait au grand public les solutions de prévention des inondations.

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